: Topaze (Analyse et résumé)

Un comique désespérant A y regarder de près, on s'aperçoit que le sujet de Topaze n'est pas fréquemment traité au théâtre : il existe peu de pièces qui aient pour sujet et pour héros principaux les professeurs et l'enseignement, l'éducation et la morale — car tels sont bien les sujets de la pièce, bien plus que, comme on le dit trop vite, le pouvoir corrupteur de l'argent. A lire Topaze de près, on se dit que c'est peut-être parce que le sujet est beaucoup plus virulent qu'il ne pouvait d'abord le paraître : Topaze est une pièce féroce et même désespérante. De même, il est peu de pièces aussi drôles qui soient aussi noires, peu de comédies où l'on s'amuse autant sur des perspectives aussi sombres — peu de pièces qui aient eu le culot de poser aussi crûment une question pas si fréquente, et peut-être bien parce qu'elle est très embarrassante : ou bien l'enseignement qu'on administre aux enfants est une duperie collective, gérée par d'innocents imbéciles qui font naïvement le jeu des plus noires crapules, ou bien, si le monde des enseignants, même plus candide que les enfants qu'il éduque, est digne malgré tout de respect, c'est le monde des «adultes », des gens prétendus respectables qui est un scandale permanent. Il semble qu'il n'y ait pas de compromis possible. La pièce, délibérément, n'en ménage pas. Et pourtant, il est clair que, chaque jour, nous sommes forcés de composer entre les deux sans nous tirer d'affaire. Topaze ouvre ainsi une série de paradoxes. Entre autres, celui d'avoir parmi ses personnages ceux qui ont pour mission de faire étudier aux enfants... les pièces de théâtre. Elle est aussi une des pièces apparemment les plus propices à une étude scolaire : claire, agréablement écrite, divertissante, elle a tous les atouts d'un « petit classique ». Mais elle fait un portrait si délibérément féroce des enseignants qu'on peut se demander comment un professeur peut assumer en face (et devant une classe) le propos de la pièce et ne pas demander sa démission. A moins de devoir conclure qu'en ne le faisant pas, ils donnent d'autant plus raison à la pièce qui les charge. Sous des dehors bonhommes, accentués par la popularité et la légende de bonhomie de son auteur, il faut savoir décou-vrir en Topaze un des plus cruels réquisitoires d'un auteur du XXe siècle contre les hypocrisies et les naïvetés de son temps.

Résumé

BIEN MAL ACQUIS NE PROFITE JAMAIS A CEUX QUI CROIENT AUX PROVERBES Professeur à la pension Muche, Topaze est un modèle de probité, de serviabilité. Et manifestement l'alliage des deux en fait aussi un modèle de naïveté et de vulnérabilité. Face à son directeur roublard et cupide, son sens du devoir devient esclavage, et esclavage ingénument consenti. Face à Ernestine Muche, fille du directeur, dont il est sincèrement amou-reux, son désir de servir en fait un véritable esclave heureux. Face à ses élèves enfin, son entier dévouement et sa foi illimitée dans les préceptes de morale qu'il enseigne le transforment en un véritable niais, tout ligoté des limites pour les autres d'une honnêteté sans limites pour lui. Topaze va être précipité sans transition dans le « monde des affaires », celui des conseillers municipaux véreux à arrangements fructueux et illégaux. Il découvrira les règles des jeux du chantage, des femmes entretenues, des pots-de-vin, des escroqueries à couverture politique. On lui donnera pour mentir et dissimuler plusieurs fois ce qu'il gagnait en étant honnête. Ainsi ira-t-il d'angoisses en découvertes, et de désespoirs en épouvantes, car il est tourmenté par sa conscience. Jusqu'à ce que, comble à ses désillusions, le directeur de la pension Muche, en personne, dévoré de l'envie de tirer parti de la nouvelle « situation » de son ancienne victime, vienne lui offrir un faux témoignage et la main de sa fille. Cette dernière péripétie va modifier radicalement sa vision de la vie et son comportement. En peu de temps, il saura être une canaille aussi efficace, et dépourvue de scrupules, que ceux qui lui ont appris à ne plus croire aux préceptes qui le rendaient ridicule. C'est la distance énorme que mesurera Tamise, son ancien collègue de la pension, et qui, lui, est resté, selon les regards qu'on porte sur lui, honnête, ou naïf. Mais après avoir bien pesé le pour et le contre de la situation, il quittera les bureaux où Topaze travaille en ayant demandé si « Monsieur Topaze n'aurait pas, par hasard, besoin d'un secrétaire ».

Une pièce à double tranchant

A-T-IL UNE MORALE? Il serait dommage de ne voir dans Topaze que la satire des mœurs d'une époque. Dommage aussi de se restreindre à l'idée que Topaze est ridicule parce qu'il découvre que la bonté n'est pas toujours récompensée, et les mauvaises actions toujours punies, enfin que la pièce est drôle parce qu'elle ruine les maximes auxquelles Topaze croit, qui sont celles de l'école primaire la plus désuète et la plus caricaturale. La pièce est amère et cruelle pour des raisons inverses : le triomphe final du « héros » est fondé sur la destruction mutuelle des deux adversaires. En battant les rusés sur leur terrain, le héros ne ruine pas que ses convictions ; il disqualifie aussi les leurs. Il ne faut vraiment pas un surhomme pour battre à leurs pauvres jeux ceux qui «gagnent ». En effet, la pièce est articulée de telle sorte que, plus le professeur du premier « acte » aura l'air naïf et ridicule, plus son triomphe sur ceux qui l'ont possédé les diminuera. Si cet imbécile-là a les moyens de battre les prétendus puissants, alors que valent-ils? Et c'est ainsi que la pièce est loin de consacrer la toute-puissance des affaires, ou celle de l'argent, comme il a pu le paraître à certains bourgeois venus digérer le soir au théâtre après une journée de malversations. Elle est loin de faire triompher l'empire de l'amoralité : elle le ruine en en montrant la petitesse, et

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